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| L. Menéndez rscj |
Un certain regard
« Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ?…ôte d’abord la poutre de ton œil, alors tu verras clair… » (Mt.7,35)… pour déceler le petit germe caché sous la paille
Depuis les années 70, pour exprimer une façon de vivre notre charisme, nous aimons parler d’un « regard contemplatif » à porter sur toute réalité.
Cette nouvelle expression a été un tournant dans ma manière de comprendre et de vivre ce qui a toujours été source de dynamisme dans ma vocation de religieuse du Sacré Cœur : « vivre la contemplation dans l’action », « Chercher et trouver Dieu en toute chose ». On n’est pas ignatienne pour rien !
Mais j’avais difficulté à ne pas verser dans une certaine dichotomie du genre : « dans l’action, je m’épuise, il faut que je me ressource dans la prière contemplative. »
Approfondir le sens de cette image : « un regard contemplatif » qui cherche à découvrir la présence de Dieu en toute chose, m’a permis d’avancer dans l’unification de ma vie et de l’offrande de tout moi-même au Seigneur afin de contribuer à la construction d’un monde en marche vers le Royaume.
C’est cette expérience que j’aimerais partager ici, en m’appuyant à la fois sur l’Evangile, sur nos constitutions, et sur les écrits de Concha Camacho rscj qui a lancé cette intuition à travers la Société du Sacré Cœur pendant ses années de Supérieure Générale.
Qu’est-ce donc que ce « regard contemplatif » ?
- Je dirais que c’est un regard qui part du cœur, et qui cherche à atteindre le cœur,
- Que ce soit celui de Jésus Lui-même : ce qui l’anime, ce qui lui tient à cœur, et révèle l’amour de son Père,
- le cœur des personnes, au-delà de leur apparence,
- le cœur du monde et des événements, là où se manifeste la présence active de Jésus ressuscité,
- Autrement dit, découvrir et favoriser les forces de vie parfois enfouies sous une gangue épaisse.
Ce qui suppose déjà de tendre à mieux connaître son propre cœur, le lieu où habite l’Esprit, source de toute prière et de toute action
Regard contemplatif tel que celui de Jésus, rencontré tant de fois dans l’Evangile :
Regard d’amour qui suscite un engagement. « Jésus le regarda, se prit à l’aimer et lui dit : Si tu veux…va…donne…puis viens, suis-moi. »
Regard qui touche, pardonne et relève : « Jésus, sur son chemin de croix, se retournant, posa son regard sur Pierre, et Pierre se rappela…et il pleura amèrement. »
Regard qui voit le meilleur de la pécheresse, de la Samaritaine, de Matthieu, de Zachée…et même de ces deux apôtres qui viennent retenir leur place dans le Royaume : Ce que vous voulez, c’est être au plus près de moi, semble-t-il leur dire, c’est légitime, mais êtes-vous prêts à me suivre sur mes chemins ?
Regard contemplatif aussi tel que celui, intuitif et aimant, de Jean, qui reconnaît le Seigneur alors même que les yeux des autres sont encore aveuglés. C’est aussi, bien sûr, celui de Marie qui « retenait tous ces événements et les repassait dans son cœur. »
Jésus lui-même invite à le regarder de près (Luc 24, 39,) « Voyez mes mains et mes pieds » (blessés), Concha Camacho commente : « ce n’est qu’en étant vulnérables, en nous laissant toucher par les souffrances de son « Corps », que nous pourrons vraiment répondre aux besoins du monde. » Par la contemplation prolongée du comportement, des gestes, des attitudes de Jésus : « nous apprenons à obéir comme lui, à livrer notre vie pour les autres. » (Const. n° 46.) Ceci, Madeleine Sophie Barat l’avait déjà fortement insufflé dès les premiers instants de la Société du Sacré Cœur.
Dans les constitutions, moins apparent était l’aspect : contempler toute réalité pour y découvrir Dieu à l’œuvre. Il s’agit là d’une manière d’être qui exige d’observer, de laisser tomber ses défenses, de sortir de ses idées propres, de son égoïsme. Elle requiert un apprentissage. Nous avons à nous y exercer.
« Levez les yeux, voyez les champs.. », nous dit Jésus (en Jn 8, 35). C.Camacho commente ainsi : « découvrir les semences d’unité, de justice et de paix déjà présentes dans notre histoire, y compris dans les situations de divisions, d’injustice et de violence…Ce regard de foi sur le monde, qui découvre les semences du Verbe, nourrira notre contemplation, nous rendra plus libres et plus efficaces dans la lutte contre tout type d’esclavage pour que les semences puissent croître. »
Apprendre à lire la présence et l’action secrète de Dieu à travers les lignes des journaux, écouter celui qui me parle jusqu’à entendre la parole de vie qui cherche à s’exprimer, ne pas détourner les yeux de la souffrance qui choque, discerner ce qui va dans le sens de la vie et ce qui risque d’entraîner vers la mort, autant d’attitudes engendrées par le regard contemplatif et qui engagent à prendre position.
Ainsi, l’objet de la contemplation, et de l’adoration, ce n’est plus seulement la présence du Christ au tabernacle ou dans l’Evangile, mais aussi cette présence du Ressuscité dans la vie courante et les ambiguïtés qui nous la cachent.
Inutile de souligner que c’est une attitude sans cesse à reprendre dans la prière, à demander à l’Esprit Saint, et à vivre avec d’autres, en Eglise.
Finalement, la dichotomie dont il était question au début de ma vie religieuse s’estompe au profit d’une unification toujours en devenir. Car c’est à la source intérieure que je suis invitée à puiser, celle qui sourd en moi, et celle qui jaillit du cœur des autres.
Je terminerais volontiers par cette citation de Benoît XVI, parlant aux Jeunes de l’Eucharistie :
« Si nous vivons dans la communion avec le Christ, alors nos yeux s’ouvriront. Alors, nous ne nous contenterons plus de vivoter, préoccupés seulement de nous-mêmes, mais nous verrons où et comment nous sommes nécessaires. »
Agnes Bigo rscj
province de France
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