Si la femme samaritaine nous prenait par la main Version imprimable Suggérer par mail
07-02-05
Toña Monzón rscj


Si la femme samaritaine nous prenait par la main, que nous dirait-elle et où nous conduirait-elle?


Elle nous proposerait certainement de l'accompagner jusqu'au puits de Jacob et nous raconterait comment elle est arrivée là avec son seau vide de ses carences et dispersions, mais que cela n'a constitué aucun obstacle pour que l'homme qui l'attendait réalise son œuvre en elle. Et que si elle a appris, là, quelque chose de Jésus, c'est que lui ne s'arrête pas devant nos résistances et nos entêtements mais que, comme Fils qui agit comme il l'a vu faire à son Père (Cf. Jn 5, 19) il cherche en nous ce "point de fracture" duquel émerge notre soif la plus profonde, comme s'il était convaincu que seul un désir plus grand peut relativiser les petits désirs. Peut-être est-ce pour cela qu'il l'a laissé exprimer ses préjugés, ses résistances, ses craintes, jusqu'à ce que vienne à la surface le désir de vie caché dans son cœur, alors il "se servit" de ce désir: "Si tu connaissais le don de Dieu…" Sans le premier, elle ne serait pas arrivé à reconnaître ses insatisfactions; sans le second, il l'aurait laissé repartir avec son seau plein d'une eau incapable d'étancher sa soif.b

Si nous l'interrogeons au sujet de la transformation de son désir, elle nous inviterait à ne jamais permettre que rien ni personne n'étouffe ou ne nous distrait des désirs qui ont été à l'origine de notre option de suivre Jésus dans la Vie Religieuse, mais de les maintenir toujours éveillés et insatisfaits parce que c'est en eux que se cache notre meilleure "réserve d'humanité" et ce qui nous permet de rester ouverts et en attente devant ce Don que nous n'arrivons jamais à connaître complètement.


Quant à son expérience missionnaire avec ceux de son peuple, elle pourrait nous parler de ses stratégies pour les conduire vers Jésus: elle avait aussi appris de Lui à être experte en humanité, à entrer en contact avec les désirs endormis au fond de chacun et à chercher "des points de fracture" capables de laisser passer la grâce, parce que c'est là où déjà le Seigneur est au travail. Mais que, pour cette mission, il vaut mieux que se retirent les "individualitées-réalisées-professionnellement et occupées-en-engagements-spirituellement-inoffensifs"17 parce que seuls les "chercheurs de puits" capables de s'approcher, de "toucher", de perdre du temps et de percer les apparences, peuvent en aider d'autres à faire naître la source qui les habite.

Elle essaierait de nous convaincre de l'importance de nous accompagner les uns les autres et de nous soutenir dans la foi, apprenant ensemble à relire la vie et à permettre que chacun puisse partager l'eau de son expérience; sans doute manifesterait-elle sa curiosité afin de savoir vers où nous dirigeons l'eau de notre torrent affectif et si les vœux donnent à nos énergies profondes l'orientation apostolique qu'ils ont eue dans l'existence de Jésus.c Peut-être même s'enhardirait-elle à nous demander les noms de nos maris, de ces réalités avec lesquelles nous pactisons et qui nous éloignent de notre Centre:

- le mari de la "sottise désinformée et conformiste" qui nous fait croire qu'il n'y a pas de remède à la situation de ce monde ("ce sont les lois d'une économie de marché…", "c'est le prix à payer pour une avancée technologique…") et, ce que nous avons à faire de plus intelligent, est de nous accommoder à ce qui est.

- le "mari néo-libéral et consumériste" qui nous entraîne vers une trompeuse manière d'être "comme tout le monde", nous crée des nécessités croissantes de confort et arrive à ce que nous pensions être normal d'être situés dans un centre commode, éloignés de tout risque et camouflant sous le nom de "prudence" la résistance à tout ce qui menace de nous désinstaller.18 A force de vivre ainsi, "l'étincelle de folie" qui a mobilisé nos vies pour suivre Jésus s'éteint, notre regard se trouble et les lieux d'en bas que nous sommes appelés à fréquenter, finissent par devenir invisibles.

- le "mari individualiste" qui nous cache les sources de l'altérité, nous séduit avec la facilité d'une vie quelconque et distraite dans laquelle la douleur des autres ne nous atteint pas, ni l'importance de la présence de Dieu ou le souvenir dangereux de son Evangile.

- le « mari pseudo-thérapeute » qui impose le psychologisme comme explication ultime de tout et suspecte toujours nos désirs, leur refuse systématiquement une origine transcendante et nous place à un niveau de positivisme hermétique : tout a sa raison au plus profond de notre psyche et le reste n'est que projections illusoires. C'est pourquoi il refuse à notre liberté la possibilité de s'étirer au-delà de nous-mêmes.

- le "mari séculariste" qui nous éloigne du puits, de la rencontre profonde avec le Seigneur et de l'expérience mystique, qui ne nous fait vivre qu'à partir d'impératifs éthiques, "sécularise" notre cœur et nous rend incapable d'exprimer l'expérience spirituelle. De là naît cette incapacité de parler de ce qui est sublime, cette peur devant le mystère et le symbole, ces liturgies fossilisées et cet activisme apostolique où il n'y a plus ni temps ni espace pour une oraison juteuse, silencieuse, "inactive" et constante.19

- le "mari spiritualiste" qui nous pousse à continuer à dresser des sanctuaires et à nous échapper vers les monts de sacralisations nouvelles et de "restaurationismes" avec des traits vaporeux de new age, sans relation avec le tangible de la vie réelle et quotidienne.

- le « mari idolâtre » qui nous fait rendre un culte aux moyens et aux instruments, aux institutions, aux rites et aux lois, rendant de plus en plus difficile cette adoration que le Père attend de nous, et qui n'a rien à voir avec le « retour » au religieux.

- le "mari des mille choses à faire" qui cache au-dedans le vieux dynamisme de chercher la justification dans les œuvres, nous configure davantage comme donneurs que comme récepteurs et convertit les échecs apostoliques ou la vieillesse en véritables traumatismes, parce dans ces moments-là, le travail perd sa prétention d'absolu.d


Mais elle, qui a été libérée de toutes ses idolâtries, nous dirait surtout:

"- Soyez patients avec la lenteur de vos processus à l'heure de rompre avec ces maris, soyez sûrs que, dans chacune de vos vies, il existe un puits et le Maître vous attend sur sa margelle. Ayez confiance en son pouvoir de séduction, à sa patience à l'heure de percer vos défenses, à son désir de vous conduire jusqu'au plus profond de vos vies, à ses sources intérieures et secrètes, parce que Lui sait accompagner cette descente sans impatience et sans presse. Quand je l'ai écouté dire, deux fois: "l'eau que je veux donner", j'ai su qu'il était habité par un désir violent de nous emporter tous dans son courant.

Ne restez pas uniquement avec ce que vous savez de Lui: parcourez le processus d'intimité auquel vous avez aussi le bonheur d'être invités. Au début, je n'ai vu en Lui qu'un juif, mais il m'a conduit jusqu'à ce que je le découvre comme Seigneur, Prophète et Messie, comme Celui que j'ai toujours attendu sans le savoir. Ayez l'audace de l'appeler avec des noms nouveaux, ceux qui n'apparaissent jamais dans les manuels racornis de vos étagères.

N'ayez pas peur de reconnaître la soif qui vous habite, ne vous trompez pas vous-mêmes en croyant que votre condition de consacrés vous exempte de la précarité et de la vulnérabilité qui battent en chaque être humain: changez votre attitude de perpétuels "donneurs" et sentez-vous marcheurs avec ceux qui marchent et chercheurs avec ceux qui cherchent. Ce n'est qu'ainsi que vous vivrez la joyeuse surprise d'être évangélisés par ceux à qui vous voulez annoncer l'Evangile. Apprenez à mieux écouter et, au lieu de tant prêcher et diriger, devenez experts en demander, dialoguer et partager avec d'autres cette pauvreté qui nous rend tous égaux. Ce n'est que si vous touchez votre soif que vous pourrez entrer dans le jeu que j'ai moi-même appris près du puits: l'homme assoiffé qui m'a demandé de l'eau a finalement été celui qui a calmé ma soif et cela m'a décidé à parler de lui à ceux de mon peuple. Précisément parce que je savais que j'avais besoin de salut, je pouvais annoncer à d'autres que j'avais rencontré quelqu'un qui m'avait accueilli sans me juger ni me condamner. Venez célébrer avec moi près de la margelle du puits que la propre pauvreté reconnue et mise en relation avec Jésus, n'est pas un obstacle pour recevoir le don de l'eau vive, mais qu'elle est la meilleure occasion pour l'accueillir et la laisser jaillir jusqu'à la Vie éternelle.

Mais je vous le dis, vous êtes prévenus: Il peut vous attendre n'importe où, à n'importe quel moment de votre vie quotidienne, précisément quand vous vous trouvez enchevêtrés dans de petites préoccupations, en mésententes mutuelles ou en orthodoxies vieux jeu au sujet de rubriques ou privilèges. Si vous vous arrêtez à l'écouter, vous êtes perdue pour toujours: Lui, au début, vous demandera quelque chose de très simple ("donne-moi à boire", "appelle ton mari")…, mais à la fin, vous reviendrez chez vous sans eau, sans seau mais avec la soif, inconnue jusque là, d'amener vers lui la ville entière.

Accueillez la surprenante nouvelle que c'est le Père qui vous cherche et qui attend la réponse de votre adoration. N'ayez pas peur de ce mot, si étrange aux oreilles du monde parce que c'est "l'autre terre" celle à laquelle, comme Abraham, vous avez été appelés. Laissez derrière vous les vieux sols qui vous soutenaient et entrez dans cette relation passionnée pour le Seigneur et son Règne dans laquelle, comme le désirait Benoît de Nursie, rien ne surpasse son amour, et qui convertit en une forme d'existence ce que proclamait l'orant du Psaume: "Ton amour vaut mieux que la vie!" (Ps 63, 4).



(Extrait de la conférence « Chercheurs de puits et de chemins: deux icônes pour une vie religieuse samaritaine », Congrès Mondial de la Vie Consacrée, Rome 23-27 novembre 2004.)


Pour télécharger le texte entier, faire clic ici.

Pour lire les autres conférences du Congrès : www.vidimusdominum.org


Dolores Aleixandre rscj
Province de Espagne Centre-Sud



1 b Nous pouvons faire mémoire des "puits" dans lesquels nous avons vécu de profondes rencontres avec le Seigneur et reçu, de Lui, "l'eau vive"; entrer en contact avec notre soif et nos propres "points de fracture", avec ceux des autres, les reconnaissant comme des occasions de grâce.


2 c Les deux icônes projettent des lumières nouvelles sur nos vœux: celle du débordement d'une eau vive qui relativise n'importe quelle autre soif, celle de la compassion envers les blessés des chemins qui stimule à libérer toutes les énergies à leur service, celle de la dissidence, qui invente des manières alternatives d'existence au sein d'un monde régi par l'appropriation, le désordre amoureux ou la séduction du pouvoir.


3 d Parlant comme St Jean de la Croix, reconnaître les "minuties qui partagent notre volonté" (Subida, Libro I, Ch. 10, 1) ou le "fil ténu qui retient l'oiseau" (Subida, Libro I, Ch. 11 4). Et notre expérience d'un Dieu qui ne veut pas autre chose qu'à demeurer en quelqu'un et ne faire qu'un avec lui" (Subida, Libro I, Ch. 5, 8), mettant un nom sur les mille affaires qui nous distraient, les empressements qui nous anesthésient, les acquisitions cachées qui nous satisfont, les petites sécurités que nous tranquillisent.

Mais comme nous ne pouvons pas toujours être sérieux et transcendants, nous pouvons rappeler le conte du "Loup et des sept petits biquets " de notre enfance dans lequel, quand le loup frappait à la porte et disait: "Ouvrez-moi, mes enfants, je suis votre maman", eux répondaient: "Montre-nous ta petite patte…" Et le loup pervers se la couvrait de farine pour les tromper.

En tirer la moralité qu'il faut être éveillés et vigilants parce que ces "prétendants à mari" nous courtisent constamment, frappant à notre porte et nous avons besoin de nous aider les uns les autres afin de détecter quelques-unes de leurs ruses et de leurs déguisements.


i. L'expression est de Miguel Matos SJ, dans notes inédites sur la formation


ii. Cf. Sobrino, Jon, Resurrección de la verdadera Iglesia. Los pobres, lugar teológico de la eclesiología, Santander 1981, pp. 334-335


iii. Cf. Miguel Matos SJ o.c.

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