Sainte Madeleine Sophie Barat et les enfants - page 1 Print E-mail
05 Feb 05
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Il est vrai que les enfants savaient qu'il valait mieux avoir recours à la Mère Barat qu'à leur maîtresse générale dans les cas litigieux. La Mère Perdrau avait saisi au vol les propos de gamines indisciplinées : « Par qui avez-vous été grondée ? » se demandaient-elles entre elles. - « L'affaire a été portée à Madame Barat ? Tout s'arrangera ! Vous êtes sauvée ! » Comme l'a raconté la Mère Armelle de Léon, des enfants disaient : « Avions-nous un chagrin grand ou petit ; vite nous nous hâtions de le lui faire savoir, sûres de rencontrer auprès d'elle aide et protection . » Sophie Barat recommandait à certaines de ses religieuses qu'elle savait sévères d'éviter tout excès. Elle-même savait en effet faire la part du feu, et comprendre certaines des raisons qui pouvaient expliquer la conduite d'élèves indisciplinées. A la Mère Adrienne Michel qui, incapable sans doute de traiter avec une élève de cette sorte, lui avait écrit : « Je n'ai jamais vu un mélange aussi bizarre », elle répondit : « Eh bien ! ce sont ces enfants-là que je préfère ! Elle n'a plus de mère, n'est-ce pas ? La Société du Sacré-Cœur est fondée pour ces enfants-là. Nous sommes destinées à sauver leur âme . » A la même, elle a écrit : « Il faut les aimer. Elles sont désagréables bien des années, mais ensuite elles offrent plus de ressources que d'autres. » C'est pour cela qu'elle souhaitait dans les cas graves éviter les renvois, sauf lorsqu'ils s'imposaient pour le bien général d'un pensionnat : « Gardez cette enfant, séparez-la des autres, écrivit-elle à une maîtresse générale. Gênez-vous pour lui donner des soins particuliers. Le Cœur de Jésus vous a confié cette âme, il faut la lui gagner. Gardez-vous bien de la renvoyer . » Car, comme elle l'a écrit à la Mère de Tinseau : « Où serait le mérite si l'on ne gardait que des caractères souples et dociles. Il faut travailler avec labeur et persévérance, ne jamais se lasser… Alors on réussit certainement, et j'ose dire que ce sont les caractères les plus forts et les plus difficiles qui, une fois domptés, réussissent le mieux : cette expérience est de tous les pays . » La Mère Barat avait sans doute un tempérament optimiste, mais beaucoup d'éducateurs ont fait souvent la même expérience et pourraient corroborer ses propos.

La Mère Barat redoutait surtout chez ses religieuses le manque de cœur, le défaut de prévoyance et de dévouement dans les relations avec les enfants : « Toute religieuse vouée à la jeunesse doit se prêter aimablement à ces mille petits plaisirs qui font le bonheur des élèves qui ne seront nôtres et en famille avec nous qu'à ce prix. Sans ces vues, sans ce cordial habituel, puisé dans celui de Jésus, ne me parlez pas d'une prétendue religieuse du Sacré-Cœur ; elle n'a encore compris l'ABC de ses obligations, c'est une maîtresse de pension . » La Mère Perdrau a raconté comment en communauté elle avait adressé des reproches plus que vifs à une religieuse qui avait oublié au dortoir une enfant qui avait eu très peur et s'était sentie abandonnée. Elle y avait vu un manque d'amour maternel. Comme l'a écrit la Mère Cahier, « rien n'affligeait le cœur de la Mère Barat comme le défaut de dévouement à l'œuvre du pensionnat et les fautes qu'une exacte surveillance aurait pu prévenir . » C'est ce que montre parfaitement un fait pittoresque qui se déroula à la Trinité des Monts. Elle dit un soir à une religieuse : « Venez voir défiler le pensionnat (…) je n'ai pas vu les enfants aujourd'hui, cela me manque. Et ses regards s'attachaient avec tendresse sur le petit pensionnat. Une rangée de gâteaux saupoudrés de sucre se trouvaient placés sur une planche de service près de la porte d'entrée ; la maîtresse surveillante, un peu neuve dans son emploi, marchait à la tête de ses dix ou douze espiègles, les yeux modestement baissés et sans se retourner ni à droite, ni à gauche. La première petite fille s'incline en passant et effleure d'un léger coup de langue la surface des appétissants gâteaux ; le mauvais exemple est contagieux : chacune renouvelle l'expérience, les dernières se haussant sur la pointe des pieds, arrivaient au but en tirant un peu plus la langue. Notre révérende Mère riait de bon cœur ; quand toutes furent entrées, elle descendit : « Je vais, dit-elle, voir les moustaches blanches qui doivent être le résultat du forfait. Elle se garda de le mettre au jour, mais donna des ordres pour que dorénavant le plat de dessert fût servi sur les tables avant l'arrivée des élèves, ajoutant : « Il vaut mieux éloigner la tentation des enfants que de les reprendre quand notre défaut de prévoyance les a exposées à faillir. » Puis elle recommanda à la jeune maîtresse de marcher après les enfants et non à leur tête . »

Ces diverses anecdotes montrent chez sainte Madeleine Sophie des réactions qui étaient sans doute de bon sens, mais qui prouvent aussi que la fondatrice du Sacré-Cœur avait une connaissance du caractère des enfants que n'auraient pas désavouée les psychologes du XXe siècle. Si elle manifestait aux enfants une grande tendresse, de la patience et de la compréhension, elle le faisait sans leur montrer de la familiarité et elle avait, ce qui était extrêmement rare à l'époque, du respect pour elles. Ce respect se manifestait par une attention pour le développement physique des enfants tout d'abord. La Mère Barat rappela à Eugénie de Gramont qu'il fallait faire boire les enfants pendant les grandes chaleurs et les envoyer au jardin le soir, à la fraîche, plutôt que dans la journée. Elle lui reprocha de trop « secouer » les élèves indisposées. Elle demanda aussi qu'on fasse porter aux élèves dont la taille avait tendance à tourner leur sac, tantôt sur un bras tantôt sur un autre, pour éviter que la situation ne s'aggrave . Par ces recommandations très concrètes, elle estimait qu'il fallait « excéder dans le trop plutôt que dans le moins, avec discrétion néanmoins . » Elle manifestait aussi son respect aux enfants dans sa manière de leur parler. Les religieuses du Sacré-Cœur connaissent sans doute une histoire qui se déroula à Marmoutier près de Tours. Les petits garçons de l'école avaient chipé des pommes. La Mère Barat, de sa chambre, avait tout vu. Elle ouvrit sa fenêtre et, pour reprocher aux enfants leur méfait, elle les interpella vivement en leur disant : « Messieurs les gamins… » Ils partirent l'oreille basse mais, devenus vieux, beaucoup se souvenaient avec émotion de la manière dont ils avaient été interpellés. Respecter l'enfant, c'était préserver strictement ses confidences. Mais il y avait aussi une autre manière de respecter les enfants et les familles. Elle consistait à veiller soigneusement sur la qualité de l'enseignement fourni dans les établissements du Sacré-Cœur. Pour y parvenir, il fallait que les maîtresses s'attachent à ce que nous pourrions appeler leur formation continue, et ne se contentent pas des connaissances qu'elles avaient avant leur entrée dans la vie religieuse. Il ne fallait pas non plus qu'elles s'imaginent que seule la piété comptait chez une religieuse. Parce que le Sacré-Cœur devait offrit une éducation globale, il fallait que les religieuses puissent assurer une formation intellectuelle sérieuse et nourrie. A Elisabeth Galitzin, peu avant son entrée au postulat, la Mère Barat écrivit : « Un mot maintenant sur vos études. J'attache du prix à ce que vous y consacriez vos loisirs. Peut-être serez-vous occupée à un emploi que ne demande pas de la science. Mais comme notre but principal est l'éducation, il ne faut rien négliger pour que vous puissiez y aider si cela devient nécessaire. Les langues ne sont point à négliger . » On connaît la lettre qu'elle adressa de Rome à la Mère d'Avenas, qui avait une remarquable culture : « Si vous saviez combien la Société a besoin de saintes savantes ; vous vous hâteriez de le devenir… C'est bien de jeter les fondements solides de la vertu, mais l'union de celle-ci et de l'instruction donnera seule la perfection à notre oeuvre . »



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