|
Page 3 sur 5 Les maîtresses du petit pensionnat romain savaient combien la Mère Barat était à l'aise avec les plus petites et elles cherchaient à lui ménager des rencontres, impromptues ou non, avec les enfants. Un jour, raconte Pauline Perdrau, « dans le jardin élevé <de la Trinité des Monts>, je vois le petit pensionnat aux aguets, bien aligné, les petits yeux noirs pétillaient sous des cheveux noirs aussi… « Avez-vous vu Mme Barat ? me dirent les enfants, elle va venir dire la corona avec la sœur Marie, et nous allons lui demander de la dire avec nous. » Mais la Mère Barat apparut appuyée sur le bras de la Provinciale d'Italie, la Mère de Limmingue, et la proposition fut ajournée. « C'était touchant, ajoute à un autre moment Pauline Perdrau, de voir la vénérée Mère âgée de soixante-cinq ans, assise au milieu des petites filles qu'elle régalait par un goûter au jardin. Bientôt on voyait bondit les agneaux de sainte Agnès qu'une ou deux enfants allaient inviter au petit festin et qui venaient manger dans la main de la Mère Barat, au grand applaudissement des convives ; Biquette n'était pas longtemps sans glisser son museau pointu dans quelques tasses de lait ; les rires éclataient et le visage le plus radieux était celui de la Vénérée Mère fondatrice … » Les petites filles cherchaient parfois à attirer l'attention de la Mère Barat lorsque cette dernière ne semblait pas leur en accorder suffisamment. Lorsque la maison mère fut édifiée au fond du jardin de l'hôtel Biron, elles jetaient leur balle en caoutchouc par-dessus le mur pour que la Sœur Marie vienne ouvrir la porte. Les petites filles pénétraient alors dans le jardin de la maison mère et venaient entourer la Mère Barat qui avait alors plus de quatre-vingt ans. Elles tiraient ou poussaient la petite voiture dans laquelle elle s'était installée. On comprend que la Mère Barat ait annoncé en 1845 qu'elle serait la maîtresse générale du petit pensionnat de la Trinité des Monts. Le petit pensionnat de la Rue de Varenne, à Paris, demanda aussitôt de bénéficier du même honneur ! C'était vraiment à toutes les enfants, riches ou pauvres, que la fondatrice était attachée. Des eaux fortes réalisées à Rome montrent Sophie Barat au milieu des petites filles pauvres du Trastevere, à Rome. C'est à propos des petites Romaines qu'il fallait retirer de la rue et instruire qu'elle a écrit à l'occasion de l'épidémie de choléra qui en 1837 décima la population de la ville et la communauté de la Trinité des Monts : « Je voudrais que nous puissions nous charger de tous les quartiers populeux ! C'est impossible (…) mais au moins devons-nous garder ce que nous avons . » Elle était attentive aux enfants abandonnées par leurs parents, qu'il s'agisse d'un abandon réel, et nous savons que dans l'Europe d'alors beaucoup de familles pauvres abandonnaient les enfants qu'elles ne pouvaient pas élever ou les plaçaient dans des orphelinats, ou d'un abandon moral, si l'on peut dire. On lui présenta un jour deux enfants abandonnées, dont l'une n'avait pas sept ans : « Ah ! s'écria-t-elle, il n'y aura jamais de refus. Alors même que nous n'aurions pas de place gratuite, j'en ferai une immédiatement. » Elle était toujours prête, pour les enfants sans fortune ou pour les enfants dont les parents avaient perdu leurs biens, à faire une exception. Elle écrivit un jour : « Faites dire à Monseigneur que nous recevrons volontiers les enfants qu'il nous a recommandées ; nous les avons refusées dans leur prospérité, mais nous les acceptons dans leur triste position. » On sait aussi qu'elle sut s'intéresser aux enfants handicapées. Elle créa des sections de rééducation physique dans les pensionnats de Paris et de Lyon, et ouvrit à Chambéry une école pour les enfants sourdes et muettes. Il n'empêche que Sophie Barat semble avoir manifesté une particulière préférence pour les « cas difficiles ». Les enfants savaient qu'elle était indulgente, plus que certaines maîtresses générales ou maîtresses des études chargées de la discipline ou naturellement plus sévères. A l'annonce de sa mort, en 1865, une Ancienne, mère d'une religieuse du Sacré-Cœur, envoyant à la Supérieure de la Rue de Varenne ses condoléances, rappela comment, Rue des Postes, la Mère Barat l'avait parfois cachée derrière sa chaise pour lui éviter une algarade ou une punition justifiées. Elle avait appris en la circonstance combien la Mère Barat savait parfois surseoir à l'application de la Règle quand le sort d'un enfant était en jeu ! L'anecdote la plus connue, et assez semblable en définitive, est celle qui concerne la jeune Annette de la Rochejacquelin, qui avait sans doute un fort tempérament et qui était ce que l'on appelait alors une « espiègle » ou une « mutine » : disons plutôt qu'elle devait alors être une vraie « peste ». Particulièrement bouillante et dissipée, elle était très attachée à la Mère générale. « Un jour qu'une faute commise par la protégée appelait une punition exemplaire, l'enfant ne voit d'autre ressource pour y échapper que d'aller chez la Mère générale alors indisposée. Elle trompe la surveillance, accourt dans la chambre ; tandis qu'elle épanchait verbeusement son cœur, quelques coups frappés à la porte lui font soupçonner une visite redoutée. C'était la maîtresse générale qui venait raconter les faits ; la coupable se souciant peu de la confrontation se glisse sous le lit. De cette retraite improvisée, elle entendit les justes plaintes de sa maîtresse, puis la douce voix de sa Mère vénérée excuser sa faible enfant entraînée par la vivacité, l'impétuosité dont elle n'était pas toujours maîtresse, mais animée de bons sentiments qui triompheraient de sa nature. Pendant cette conversation, le repentir gagnait le cœur de la pauvre réfugiée ; touchée de tant de bonté, elle confessa et pleura sa faute… »
|